Le « marché aux fétiches » ou la place des curiosités mystiques
LOME, Togo – Au cœur de Lomé, la capitale du Togo, dans le quartier populeux au sud-est appelé Akodessewa, se trouve un endroit incontournable pour touristes et curieux, charlatans et guérisseurs, le marché aux fétiches. Un lieu où les fétiches sont des curiosités et ces curiosités des tentations de mysticisme et de sensation du surréel.
Assis sur un banc devant son étalage bien achalandé d’ossements d’animaux sauvages, le regard légèrement tourné vers le portail grandement ouvert du marché, le jeune Iréné Zokpon, « guérisseur en médecine traditionnel et consultant voyant », guette tout passant. Même attitude pour la centaine de jeunes assis devant leurs marchandises pas comme les autres. A l’approche de passants, chacun vante ses produits et vous invite à visiter son stand.
Le marché aux fétiches est un marché unique en son genre où l’on ne vend que des ingrédients pour la science occulte, des ossements d’animaux, des peaux de bêtes sauvages, des animaux morts conservés par des moyens traditionnels et ancestraux et où également on fait des consultations d’oracle pour des maladies étranges que la médecine moderne ne peut pas affronter.
Dans ce milieu, ne soyez pas trop timide et trop réservé : dites ce qui ne va pas chez vous et l’on vous trouvera un remède. Mais, si vous êtes touristes, tout est là pour vous attirer : des petites « poupées fétiches », la tête de singe, de hyène, de perroquet, des restes de reptiles, des oiseaux rares, des talismans et des golems logés dans de petites chambres pour des consultations d’oracle.
Un lieu mythique !
Situé proche des maisons d’habitation, dans ce quartier au sud-est de Lomé, le marché aux fétiches, malgré sa simplicité, est un véritable temple de mysticisme qui aiguise la curiosité pour touristes de passage à Lomé, un lieu d’approvisionnement d’ingrédients pour guérisseurs traditionnels et un endroit où peut se faire soigner, tout individu souffrant de maladie non guérissable par la médecine moderne. C’est un marché unique en son genre.
Pour celui qui y entre pour la première fois, c’est plus que la caverne d’Ali Baba. Sur un seul stand, on peut découvrir des ossements de singe, de chimpanzé, de léopard, de buffle, de l’hyène, de chat sauvage ou de chien, la poitrine de tortue et sa carapace, plusieurs types de restes de serpents (vipère, naja, mamba vert…), des becs d’oiseaux rapaces ainsi que leurs squelettes, des restes de souris, de rats…, une grosse carcasse de la tête d’hippopotame.
Thomas Zonnontin, vendeur sur ce marché, affirme se spécialiser dans le commerce de queue de cheval, de tête de serpents et de tête d’hippopotame qu’il arrive à mieux écouler.
Pour le jeune prénommé « Américain » qui refuse de donner son vrai nom : « Je suis dans le métier il y a environ 5 ans et cet étalage appartient à mon père. Je vends un peu de tout mais prioritairement la tête de cheval, de buffle, de taureau et d’hyène », affirme-t-il fièrement.
« Nous les ramenons de la brousse à travers nos réseaux de chasseurs qui nous les livrent », révèle Iréné Zokpon, 29 ans, guérisseur en médecine traditionnelle et consultant voyant. Ces « étranges produits », pour le jeune Iréné, viennent du Bénin, du nord du Nigéria, du Cameroun, du Gabon (tête d’hippopotame), du nord de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, du Mali, du Togo…
Ces produits pas comme les autres sont « traités » par de vieux connaisseurs de l’art de la médecine traditionnelle et des praticiens des sciences occultes avant leur introduction sur le marché, indiquent les vendeurs du marché aux fétiches.
Un marché de « curiosités » très prisé par des touristes
Le marché aux fétiches, affirme un agent du ministère du tourisme, « est un lieu symbolique à Lomé de part son caractère particulier », car, a-t-il souligné, « ce n’est pas un site mineur par rapport à la clientèle ; pour tout séjour au Togo, on programme le marché aux fétiches à des touristes ».
Selon Eric Anthony, Chef d’agence à « Alba Travel Service » (une agence de voyage et de tourisme) à Lomé, « notre agence draine entre 2000 et 2500 touristes par an sur le marché aux fétiches surtout lorsque des bateaux de croisière accostent à Lomé ».
Ces touristes, qui y passent peu de temps, n’achètent que de petits objets de souvenirs comme des statuettes, de petits talismans et rare sont ceux qui font des consultations, explique ce chef d’agence de tourisme.
« Ce qui intéresse prioritairement ces touristes, ce sont des objets de curiosités liés au vodou, leur caractère étrange. Ils font des photos de ces stands et donnent des cadeaux aux vendeurs s’ils n’achètent aucun objet de souvenir», renchérit Eric Anthony.
Mais, ce marché aux fétiches ne rapporte plus gros maintenant comme avant, avoue Iréné, déçu par le manque criard de touristes ces sept dernières années : « les touristes, nos principaux clients ne viennent plus comme avant et c’est par surprise que quelques groupes nous visitent seulement pour quelques minutes puis repartent seulement avec de petits souvenirs comme de statuettes, vendues entre 2500 et 3000F CFA » (environ 5 et 6 dollars US).
Ce constat est confirmé par des guides touristiques qui expliquent que beaucoup de touristes se contentent de petits objets et évitent, dans la plupart des cas, des objets qui sentent mauvais ou qui peuvent poser des problèmes au niveau des douanes et de la police comme des ossements d’animaux, des oiseaux morts conservés, etc. puisque des reçus ne sont pas délivrés par des vendeurs.
Selon une source proche du ministère du tourisme, le marché aux fétiches est un site important très prisé par des touristes mais, on soupçonne des vendeurs qui l’animent de « trafic de certains objets volés dans des sanctuaires » du pays, ce qui embarrasse des touristes de passage.
Alfred Martin, un jeune touriste français de passage à Lomé est clair : « Moi je suis intéressé par des talismans de protection contre accident de la circulation et des talismans pour avoir beaucoup de chance. Mais, pour les autres objets, j’ai peur ».
Outre les touristes, explique Iréné Zokpon et Thomas Zonnontin, quelques enseignants de l’école primaire, du collège voire de lycée, faute de zoo, emmènent des élèves découvrir des restes d’animaux sauvages lors des cours de biologie et de sciences de la vie et de la terre.
Cependant, ceux qui nous sauvent, soulignent-ils, ce sont des charlatans et guérisseurs traditionnels, qu’ils soient du Togo, du Bénin, du Ghana, du Burkina Faso ou du Mali, qui viennent s’y approvisionner, transformant nos marchandises en poudre, talismans, amulettes ou autres produits destinés à guérir des malades ou à sauver des vies humaines, lorsque la médecine moderne n’y peut rien.
Là-bas, on guérit presque tout !
Au marché des fétiches, des ossements et restes d’animaux aux vertus diverses sont proposés à tout curieux ou malade désireux de tester la « force de la nature ».
Tenez ! La tête d’hippopotame vendue à 150 000F CFA (environ 300 dollars US) peut servir à ériger un vodou protecteur de la famille ou du village ; avec la poitrine de la tortue on peut préparer des produits qui peuvent faire fructifier des affaires et porte-bonheurs, et avec sa carapace, on peut en faire un produit devant vous protéger contre des malheurs.
La tête du crapaud ou de grenouille, traitée et mélangée à des herbes et autres huiles préparées, servent à fabriquer des anti-poisons, rassure Iréné, très sûr de la qualité des produits découlant de leur médecine traditionnelle.
Le hibou mort, sert à préparer des remèdes contre la sorcellerie et l’envoûtement, car, dans plusieurs pays du continent africain, le hibou est symbole d’oiseau qui incarne la sorcellerie et le malheur.
Pour plusieurs vendeurs de ce marché, ce qui marche très fort, ce sont des poudres aphrodisiaques, préparées à base de pénis et de testicule de lion, de hyène, et autres animaux sauvages considérés comme puissants et devant transmettre la puissance sexuelle, défend un autre vendeur, affirmant que c’est sa spécialité.
A côté des produits contre la faiblesse sexuelle, existent d’autres, fabriqués à base d’ossements d’animaux qui, mélangés avec du savon, du parfum, aident les hommes timides à draguer facilement des femmes et des femmes à se faire désirer, très désirer, confirme un vieux vendeur qui rassure que le « produit ne rate pas sa cible ».
Des jeunes dans un domaine vieux
D’après notre enquête sur le site de ce marché, plus de 90% de vendeurs, guérisseurs et voyants consultants sont des jeunes dont l’âge varie entre 15 et 40 ans. Les anciens sont au village ou à la maison et préparent les produits ou interviennent lors d’une situation compliquée. Iréné Zokpon confirme : « Moi, j’ai appris ce métier sur le tas depuis que j’étais petit. Je suivais mon grand père Jérôme Gansou qui me transmettait son savoir dans le domaine. C’est un savoir et une science qui se transmettent sans écrit. Le vieux qui te l’apprend, doit sentir si tu en es capable et si tu peux garder des secrets à transmettre de génération en génération. S’il a l’assurance que tu peux, il te les livre. Voilà, depuis plus d’une décennie, j’exerce un métier qui me permet de vivre et de me protéger spirituellement».
Bien que ce marché soit au Togo, a-t-on constaté, tous ceux qui l’animent sont des Béninois, originaires d’Abomey. C’est leur boulot. Au Togo, terre d’accueil, ils sauvent des vies des griffes de maladies que la médecine moderne ne peut pas guérir. C’est un défi pour eux et pour leurs divinités, surtout dans des cas de sorcellerie ou d’envoûtement.
Au marché des fétiches c’est la cohabitation entre les dieux et les hommes, la science occulte et les secrets de la vie terrestre à travers des ossements d’animaux de la terre et du pouvoir mystique de l’homme.
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